David Cronenberg : A Dangerous Method

par Elisabeth Roudinesco, jeudi 29 décembre 2011, 18:14

Le film de David Cronenberg, A Dangerous Method, qui relate un épisode crucial de l’histoire de la psychanalyse à travers le destin de trois de ses acteurs majeurs : Freud, Jung, Sabina Spielrein. Le film est statique et intellectuel, figé comme dans un rêve et l’on ne peut s’empêcher de songer à Proust ou à Stefan Zweig. Fort bien servi par son scénariste, auteur d’une pièce de théâtre sur le sujet, Cronenberg rend un hommage vibrant à l’Europe d’autrefois, à ce monde d’hier, celui de la Belle époque - entre 1904 et 1913 -, où une aristocratie au déclin préférait la quête de soi au pouvoir politique. Moment unique de décadence et de beauté, de passion et de frustration qui se transformera en cauchemar  sanglant avec la montée des nationalismes. Dirigés de main de maître, les trois principaux comédiens Michael Fassbender (Jung), Viggo Mortensen (Freud) et Keira Knightley  (Sabina) jouent à contre emploi de ce qu’ils sont, comme si le cinéaste avait voulu les obliger à se tenir au plus près d’un conflit qui  les mènera chacun à une rupture tragique. D’où un certain académisme dans la manière de présenter ce monde en errance dans lequel les hommes ressemblaient à leurs pères qu’ils détestaient, tandis que les femmes imitaient leurs mères déjà haïes pour les avoir frustrées. La présence trop fugitive d’Otto Gross (Vincent Cassel) rappelle combien folie, psychiatrie et psychanalyse se nourrissaient d’une même trame narrative, d’un même langage. 

      Cronenberg saisit donc ce moment particulier  de l’histoire de la psychanalyse où se mêlaient, en une intimité commune, la cure et  la relation charnelle sans que l’on sache encore comment manier les règles du transfert. En ce temps là, seuls des êtres aisés et issus d’une même classe sociale avaient les moyens d’interroger leurs peurs et de laisser parler leur inconscient. Qu’ils fussent anarchistes  et toxicomanes comme Otto Gross, déguisé ici en démon tentateur de Jung, ou conservateurs ou encore progressistes ou puritains, ils appartenaient à la même élite intellectuelle et le film en est le reflet : vêtements somptueux, baises-main, élégance des corps vêtus ou dénudés, splendeur des palaces et des luxueuses cliniques, villes imprégnées d’une culture ancestrale, de Zurich à Berlin et de Vienne à Saint-Petersbourg. Au point que l’on a l’impression de naviguer en permanence sur un paquebot aux allures de Titanic où se croisent des êtres ravagés par leur mélancolie et leur névroses, inaptes à entrer dans une vie qui ne serait pas celle d’un rêve. Tel est bien l’univers filmé par Cronenberg qui aime d’autant plus la détresse de Jung qu’il se passionne pour le génie indomptable de Freud. Voilà donc un cinéaste freudien qui sait parler du jeune Jung, fougueux et désarmé par l’intransigeance du maître viennois, sûr de lui, convaincu de la justesse de sa doctrine tout autant que de la haine qu’elle suscite : une haine anti-juive.    

         Cronenberg reprend à son compte (sans le savoir?) le mythe lacanien de la «peste» en filmant Freud et Jung de dos, lors de leur arrivée à New York en 1909, face à la presqu’île de Manhattan qui semble sortir tout droit d’un film expressionniste. Spectre de l’Amérique ou  fantôme d’une Europe dont on projette les fantasmes en espérant un bonheur à venir?

        D’abord patiente, Sabina Spielrein, la jeune fille russe de bonne famille, battue dans son enfance, est écoutée par Jung avant de devenir elle-même psychiatre et l’une des fondatrices du mouvement freudien en Russie. Protestant et coupable du désir que suscite en lui Sabina, Jung ne parvient ni à devenir le dauphin non-Juif rêvé par Freud pour diriger le mouvement psychanalytique, ni à aimer vraiment Sabina qui lui échappera pour avoir été mieux comprise par Freud, non sans avoir tenté, en un geste ultime, de réconcilier les deux hommes : son amant qui l’a guérie et son maître qui a su l’accueillir comme disciple. Si Jung transgresse les règles de la cure, sous le regard lucide et désespérée de sa femme Emma, qui le voudrait plus freudien, et tout en considérant que la sexualité n’est pas la cause unique des névroses, Freud, obsédé par les causes sexuelles, et furieusement matérialiste, est aussi celui qui résiste au sexe pour en parler et le théoriser. Seule la science est à ses yeux une véritable terre promise capable d’éloigner la psychanalyse de la marée noire de l’obscurantisme. 

        Je suis très étonnée de la manière dont les critiques français ont reçu ce film sans le juger et au point de laisser au cinéaste le soin de le commenter. Dans le compte-rendu du Figaro, les places sont inversées : Freud devient l’amant de Sabina et Jung son sauveur tandis que dans le Monde Magazine, le film est annoncé comme une saga dont l’histoire se déploie à la veille de l’arrivée des nazis au pouvoir.