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Une politique « fondée sur l’évidence scientifique » ?

2 juin 2013
Par

Une politique « fondée sur l’évidence scientifique » ?
Pierre Dardot

Je reprends à mon compte ce qui vient d’être dit par Jean Oury sur la « bureaucratie exacerbée » :
le Troisième Plan Autisme présenté par Madame Carlotti nous fait respirer d’un bout à l’autre ce que Marx appelait à juste titre en 1843 dans sa Critique du droit politique hégélien, « l’esprit de la bureaucratie ».
« L’esprit de la bureaucratie » : l’expression sonne tout de même étrangement, fera-t-on remarquer, car l’absence d’esprit n’est-elle pas la caractéristique même de la bureaucratie, de toute bureaucratie ? Il y a malgré tout un « esprit de la bureaucratie » : en disant cela, Marx pensait à l’esprit de secret et de mystère de la vieille bureaucratie d’Etat qui se protège à l’intérieur par sa hiérarchie et à l’extérieur par son caractère de société fermée, protégée de la société réelle par ses rites, sa langue, ses procédures de cooptation, bref par tout un « formalisme ». C’est pourquoi il définit la bureaucratie comme le « formalisme d’Etat ».

Que le texte du Plan Autisme soit imprégné jusqu’à saturation de ce formalisme dans sa langue et son écriture, voilà qui n’est pas douteux. Il l’est jusque dans ses moindres formulations, jusque dans son goût immodéré pour les subdivisions mécaniquement reproduites d’une partie à l’autre (I. A. B. 1. 2. 3., etc.), jusque dans ses blancs si méticuleusement mesurés, jusque dans la monotonie affligeante de son lexique (en particulier dans les 37 « Fiches Action » qui occupent à elles seules près de 90 pages sur les 121 que compte ce rapport !), jusque dans son abus de l’abréviation (que l’on songe à l’insupportable attente qui est la nôtre en tant que lecteurs puisque c’est seulement à la page 59 que le sigle « RBP » se substitue enfin à notre plus grand soulagement à l’expression « recommandation de bonnes pratiques » et seulement à la page 68 qu’apparaît le sigle « RBP HAS 2011» !). Pourtant, d’un autre point de vue, il pourrait sembler qu’aujourd’hui, à l’inverse de l’époque de la bureaucratie prussienne, tout est étalé, dit de manière directe et transparente : plus de demi-mots ou de formulations allusives, les objectifs sont ouvertement affichés et, en un sens, jamais les choses n’ont été dites aussi clairement et crument. Il suffit de lire le Plan Autisme III pour s’en convaincre. On affirme dans un passage relatif à la formation des acteurs que « l’autisme est un trouble neuro-développemental » et qu’il est essentiel aux professionnels comme aux familles de le savoir (p. 26). On prescrit à la recherche de s’orienter vers la « découverte de marqueurs biologiques » en arguant du fait que leur identification « pourrait ouvrir la voie » à la connaissance des causes de cette pathologie.
A cette fin, on préconise d’ « inclure » la recherche sur l’autisme dans celle qui est développée dans le domaine des neurosciences, de la psychiatrie, des sciences cognitives et des sciences de l’homme et de la société (p. 21). On attend de l’Association nationale des CRA qu’elle facilite par son action le développement de « pratiques de prise en charge homogènes » (p. 14) et qu’elle permette d’« harmoniser » les pratiques des CRA (p.19). On prévoit de confier à la HAS l’organisation d’une audition publique en vue de « l’élaboration de recommandations de bonne pratique » pour les adultes sur le modèle de celles qui ont été faites pour les enfants (p.15). On invite les étudiants des futures licences professionnelles à découvrir la diversité des méthodes existantes « compatible » avec les RBP de la HAS (p. 28 : le lecteur découvre ainsi le charme discrètement bureaucratique de la « diversité compatible » !). Dès décembre 2012, le rapport du sénateur Milon, administrateur de FondaMental, avait donné le ton et enfoncé le clou en réduisant d’entrée de jeu la psychiatrie à une spécialité médicale qui relève des mêmes « critères d’évaluation » (p. 47) que les autres disciplines médicales et appelle à mots couverts à étendre la « validation scientifique » pour faire pièce à l’intérêt pour la psychanalyse (puisque c’est l’absence de validation qui « renforce l’intérêt pour la psychanalyse », comme l’aveu en est fait à la p. 43 du rapport!).

Je voudrais m’arrêter à une phrase de ce Plan qui me paraît mériter toute notre attention. Elle figure à la page 22, c’est la première phrase du 3. de la partie B du IV consacrée aux « axes prioritaires de la recherche ». Elle dit exactement ceci : « Les politiques de santé publique demeurent au plan international, et également en France, insuffisamment « fondées sur l’évidence » scientifique. » Le scrupule le plus élémentaire m’oblige à préciser que les trois mots « fondées sur l’évidence » sont mis entre guillemets par l’auteur de ce Plan. Il faut lire cette phrase remarquable tant elle résume à elle seule « l’esprit de la bureaucratie ». Les mots placés en italiques « fondées sur l’évidence » renvoient manifestement à l’expression anglaise « evidence based medicine » devenue par abréviation « EBM ». On sait que cette expression a été forgée dans les années 1980 au Canada pour baptiser une pratique qui était déjà entrée en vigueur depuis plusieurs années. Le rapport d’information du sénateur Milon de décembre 2012 déplore à cet égard : « La France a par ailleurs un faible taux de suivi des recommandations internationales, notamment parce que certains praticiens contestent l’evidence based medicine qui fonde les études anglo-saxonnes. Elle paraît à certains praticiens trop abstraite face aux pratiques de la psychiatrie française et au cas singulier de chaque patient » (p. 34).
On admirera au passage le « certains » de certains praticiens et le « paraît » de l’expression « elle paraît ». Cependant là n’est pas le plus important. La phrase citée du Plan joue sur l’équivoque du mot anglais « evidence » et sur la difficulté de rendre exactement en français l’expression anglaise : on convient le plus souvent de parler de « médecine factuelle » ou de « médecine fondée sur des preuves ». Le terme anglais « evidence » peut se traduire tout aussi par « données probantes » que par « preuves » : il fait en tant que tel partie du vocabulaire de l’enquête policière, tout particulièrement de celui de la police scientifique à laquelle il incombe précisément au cours de l’enquête de recueillir et de réunir le maximum de preuves (comme on peut l’apprendre en regardant une série policière américaine). De là la double traduction que l’on rencontre souvent : « médecine factuelle » ou « médecine fondée sur les preuves », selon que l’on privilégie les seules données factuelles ou la force des preuves. Et c’est en ce point que le mot français « évidence » est introduit à point nommé pour s’annexer les sens du mot anglais : en français le mot a le sens de ce qui se voit de soi-même, dans une visibilité immédiate qui contraint l’assentiment de l’esprit. Peu importe que cette introduction soit consciente ou non. Ce qui est symptomatique, c’est l’association implicite de la preuve et de l’évidence qui appartient à une épistémologie dépassée. Il n’est en effet aujourd’hui aucun épistémologue sérieux pour soutenir que la preuve scientifique relève de l’évidence.
La preuve suppose tout un montage, patient, laborieux et souvent collectif, qui n’a rien à voir avec la visitation de l’esprit illuminé par l’éclat insoutenable de la vérité. Une politique « suffisamment » fondée sur l’évidence scientifique, vraiment fondée sur cette évidence, est par conséquent, tout au moins dans l’esprit de ses promoteurs, est une politique qui se déduit directement et immédiatement de certaines « données » ou de certains « faits » qui sont censés valoir comme « preuves » en raison de leur « évidence » même. En affirmant que les politiques de santé publique sont « insuffisamment » fondées sur l’évidence scientifique, on élève implicitement l’exigence que ces mêmes politiques soient entièrement et intégralement fondées sur la dite évidence. Du même coup, puisqu’il est avéré qu’on ne saurait résister à l’évidence, on suspecte toute politique « insuffisamment » fondée sur l’évidence de procéder d’une mauvaise volonté, c’est-à-dire d’une volonté, fut-elle inavouée, de ne pas « se rendre » à l’évidence.

Mais que faut-il penser d’une telle exigence adressée à la politique de santé publique ? On a souvent fait valoir, à bon droit, que la médecine, contrairement à la biologie, est irréductible à la science qu’elle s’incorpore et dont elle se nourrit, si bien que l’on peut s’interroger sur la valeur d’une expertise clinique entièrement fondée sur des preuves : l’expertise clinique, celle que fait et qui fait le clinicien, repose sur un jugement singulier rendu sur un sujet singulier par un sujet singulier, et l’on voit mal qu’elle puisse se déduire directement de l’évidence des preuves. Le propre de l’ « évidence » est justement qu’elle dispense de tout véritable jugement parce qu’elle s’impose immédiatement à l’esprit. C’est pourquoi certains adeptes du paradigme EBM ont eux-mêmes mis en garde contre le danger d’une expertise clinique qui succomberait à la tyrannie de la preuve. Ce qui est vrai de la médecine et du jugement du clinicien est encore plus vrai de la politique et du jugement en vertu duquel une politique est déterminée et conduite. Car la politique n’est pas une espèce de médecine, elle n’est pas une médecine à l’usage de la cité, elle est tout autre chose qu’une médecine. Comment peut-on attendre, espérer ou pis exiger qu’une politique soit entièrement fondée sur l’évidence scientifique ? Par définition la détermination d’une politique, au sens d’une certaine orientation de l’action gouvernementale, par exemple en matière de santé publique, procède d’une activité de délibération et de jugement qui se confond avec la politique elle-même : une politique implique en ce sens toujours un choix entre plusieurs possibles dans une situation donnée, une politique n’est jamais dissociable de la politique comme activité, et c’est précisément en quoi une politique n’est jamais la seule politique possible. L’exigence d’une politique fondée sur l’évidence scientifique c’est l’exigence d’une politique unique qui s’imposerait par la seule « force des choses », c’est-à-dire l’exigence d’une politique qui nous affranchirait de la politique. Il suffit d’écouter Madame Carlotti dire et répéter à propos des méthodes de traitement de l’autisme : « je ne choisis pas », « je ne choisis pas », et ce alors même qu’elle choisit d’exclure la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle au profit des seules approches neurologiques et comportementales. Mais ce choix ne doit pas apparaître dans la mesure où une politique qui se soumet d’elle-même à la tyrannie de la preuve ne peut que se nier comme politique.
Une telle exigence n’est pas à vrai dire tout à fait nouvelle : au début du XIXe siècle le saint-simonisme avait formulé la prédiction d’une proche extinction de la politique comme activité distincte dans la société industrielle. Selon lui, la politique, ou le « gouvernement des hommes », consiste en l’exercice arbitraire du commandement par lequel une volonté cherche à s’imposer à une ou d’autres volontés, alors que l’« administration des choses », qui revient aux savants et aux industriels, est rationnelle parce qu’elle est indexée à la vérité de la science.
La supériorité de l’administration des choses vient de ce qu’on ne saurait résister à la vérité parce qu’elle s’impose d’elle-même sans avoir à commander, précisément par son « évidence ». Que se passe-t-il lorsque le gouvernement, qui est et reste quoiqu’il dise un gouvernement des hommes par des hommes, cherche à substituer au nom de la « vérité scientifique » l’administration des choses au gouvernement des hommes ? Ce qui se met alors en place, ce n’est pas l’administration des choses, parce que celle-ci, aussi efficace soit-elle, ne pourra jamais faire qu’il n’y ait plus d’hommes à gouverner, c’est bien plutôt l’administration des hommes, mieux c’est l’administration des hommes qui traite les hommes comme des choses dont on peut disposer à partir de statistiques et de méthodes d’évaluation interchangeables car profondément indifférentes au sens de leur activité. Mais pour administrer les hommes comme des choses, le gouvernement doit s’interdire d’exercer une contrainte directe et massive, il doit dans la mesure du possible déléguer et transférer à différentes instances le soin de s’acquitter de cette tâche de légitimer son activité d’administration. En d’autres termes, le gouvernement se doit d’organiser sa propre défection. C’est exactement ce qui se passe sous nos yeux : FondaMental se charge d’élaborer la « bonne norme scientifique » en faisant pression sur le gouvernement, de droite comme de gauche, pour qu’il reprenne à son compte sa conception de la « validation scientifique » taillée sur mesure pour avantager la neuropsychiatrie. Il suffit de lire la première partie du rapport Milon pour se rendre compte que cette association est prête à certaines concessions nominales pour continuer de défendre l’essentiel : ce texte ne parle plus de la « santé mentale », comme s’il avait entendu notre critique, notamment celle faite par Mathieu dans sa thèse (il reconnaît ainsi à la page 12 que la santé mentale tend à se confondre avec la capacité d’adaptation à la vie sociale et au « comportement social dominant »), mais il parle d’intégrer la psychiatrie dans une « politique de santé publique ». Fort de cette délégation dans la production de la norme, le gouvernement peut alors installer la HAS dans la fonction de police des bonnes pratiques, ce qui lui permet de se retrancher derrière le paravent d’une instance qu’il a lui-même activement promue au rang d’« autorité scientifique ». C’est tout ce dispositif qui produit l’« évidence scientifique » sur laquelle on voudrait fonder la politique de santé publique alors qu’en réalité elle est fabriquée pour dissuader de toute véritable délibération politique.

Revenons maintenant à cet « esprit de la bureaucratie » dont nous parlions au début. Si la vieille bureaucratie d’Etat était une bureaucratie du mystère et du secret, la nouvelle bureaucratie managériale est une bureaucratie de la transparence gestionnaire. Reste qu’il y a bien un esprit de cette bureaucratie, quelque chose comme un « nouvel esprit de la bureaucratie ». Ce nouvel esprit ne peut prospérer que parce que le politique s’évertue à organiser méthodiquement sa propre défection. L’expansion de la bureaucratie ne résulte pas en effet d’un excès de politique, mais tout au contraire d’un renoncement du politique à la politique. Ce nouvel esprit est de protéger l’Etat de la politique en réduisant l’action gouvernementale à la continuité d’une gestion des populations au-delà de toute alternance gouvernementale, ce qui est la version néolibérale de l’« administration des choses », c’est-à-dire de protéger l’Etat de « toute manifestation publique de l’esprit politique » ou de « l’esprit civique », comme dit encore Marx. Il nous revient dans ces conditions de rappeler activement et publiquement que cet esprit politique ou civique ne peut vivre que dans et par l’hétérogénéité des pratiques et que cette hétérogénéité doit être préservée contre la funeste et mortifère homogénéisation de ces mêmes pratiques sous l’effet d’une police exercée au nom de l’évidence scientifique qui est la négation même de la politique. En ouvrant un espace à la confrontation, à la délibération collective, à l’invention de nouvelles relations, l’hétérogénéité des pratiques sauve la possibilité même de la politique.

Pierre Dardot
Pierre Dardot et Christian Laval La nouvelle raison du monde, essai sur la société néolibérale La Découverte.2009