JEAN-PIERRE OLIÉ, PSYCHIATRE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE

"Il faut impérativement que les ministères encouragent la recherche médicale sur le burn out"


Publié le 26/06/17 - HOSPIMEDIA

Pr Jean-Pierre Olié

Développer la recherche médicale sur le burn out est un préalable essentiel à sa meilleure reconnaissance, selon le Pr Jean-Pierre Olié, psychiatre au service hospitalo-universitaire du CH Sainte-Anne à Paris. Dans un entretien accordé à Hospimedia, il appelle les ministères de la Santé et de la Recherche à promouvoir des travaux en ce sens.

 

Hospimedia : "Depuis la publication début 2016 du rapport que vous avez co-écrit avec le Dr Patrick Légeron pour l'Académie nationale de médecine, plusieurs travaux institutionnels ont été conduits sur le burn out, dont, en mai dernier, des recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS). Les choses évoluent-elles dans le bon sens ?

Jean-Pierre Olié : Effectivement, il y a eu un rapport parlementaire sur la question en début d'année et il y a notamment, plus récemment, les recommandations de la HAS qui vont dans la bonne direction. Au sein du groupe de travail mis en place à l'académie, nous avions conclu qu'en l'état actuel le burn out n'a pas rang de diagnostic médical, pour plusieurs raisons. En premier lieu parce qu'il n'y a pas une expérience clinique qui a permis d'élaborer de manière suffisamment validée une critériologie. Les classifications internationales des maladies ne reconnaissent pas, pour l'instant, cette entité. Mais, pour autant, il y a une réalité connue depuis longtemps, notamment le problème de la dépression d'épuisement et d'autre part les classifications admettent qu'il y a des troubles et des souffrances qui sont reliées aux conditions de travail. Il faut donc absolument avancer dans la définition et le tracé des limites de ce qu'on appelle burn out. C'est-à-dire, ce qui en définit la symptomatologie, les déterminants, les probabilités évolutives et les thérapeutiques efficaces. Notre alerte a consisté à dire "attention, n'utilisons pas imprudemment des médicaments psychotropes qui n'ont pas fait la preuve de leur efficacité pour de telles souffrances". Il me semble que les travaux de la HAS ont tenu compte de cette réalité et de ses limites. 

H. : Comment arriver justement à cette meilleure définition médicale du burn out ? Vous déploriez dans le rapport de l'académie que l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ne se soit pas saisi de cette question...

J.-P. O. : Ce que dit la science aujourd'hui, c'est que tout comme il existe des concomittants biologiques de l'épisode dépressif, il y a probablement des concomittants biologiques des situations de souffrance et d'épuisement professionnels. Mais cela reste extrêmement parcellaire, pour ne pas dire parfois un peu contradictoire. Il faut donc qu'il y ait des programmes de recherche qui soient encouragés dans ce domaine : qu'est-ce qui est dérégulé au moment où la personne éprouve une telle situation de fatigue, d'épuisement ? Qu'est-ce qui explique les modifications caractérielles, comportementales, qui n'auraient par exemple pas l'intensité pour définir une dépression ? Mais nous n'avons pas écarté l'hypothèse qu'il s'agisse tout simplement de dépressions d'épuisement pour un grand nombre de ces cas. Pour ce qui est de la reconnaissance médicale, c'est à la recherche de progresser. Se pose ensuite sur ces bases la question de la reconnaissance comme maladie professionnelle.
"Or nous n'avons pas d'enquête épidémiologique véritable. Il faut pourtant, à partir de cette épidémiologie, travailler sur les items cliniques et des indices paracliniques."

H. : Avez-vous bon espoir que cette recherche soit encouragée avec la nouvelle équipe gouvernementale ?

J.-P. O. : Il faut que les ministères de la Recherche et de la Santé promeuvent délibérément un appel d'offres sur les actions de recherche dans le domaine du burn out. Le développement de cette recherche est un préalable essentiel à une meilleure reconnaissance. Il faut "déblayer le terrain" auparavant, si je puis dire. J'appelle de mes voeux en effet la nouvelle ministre, Agnès Buzyn, qui indique mettre la priorité sur la prévention, à se saisir de cette question de santé publique. J'observe tout de même qu'à la suite de notre rapport à l'académie, le ministère de la Santé, [alors dirigé par Marisol Touraine] a réagi, en demandant un certain nombre de travaux. C'est un premier point très positif. Et il faut que les ministères poursuivent impérativement cette lancée, y compris en incitant à la mise en place d'actions afin de délimiter la problématique. Que ce soit par des programmes hospitaliers de recherche clinique fléchés ou par des actions au niveau des instituts. Ce qui ne veut pas nécessairement dire des crédits supplémentaires mais donner en tous cas priorité à cet aspect de le recherche sur d'autres. Jusque-là, il n'y avait pratiquement que le ministère du Travail qui s'était véritablement penché sur le problème... Or nous n'avons pas d'enquête épidémiologique véritable. Il faut pourtant, à partir de cette épidémiologie, travailler sur les items cliniques et des indices paracliniques. Par exemple sur la question du stress, travailler sur le dysfonctionnement des hormones du stress. Les quelques travaux qu'il y a eu à l'étranger, à ma connaissance, ne permettent pas d'éclaircir les choses. 

H. : Plus spécifiquement, on parle de plus en plus de la souffrance au travail des professionnels de santé. La ministre a d'ailleurs récemment reçu des représentants des jeunes médecins qui alertent sur la dégradation de la santé mentale de ces derniers...

J.-P. O. : C'est un domaine qui préoccupe légitimement les universitaires, les enseignants, le Conseil de l'ordre... J'ambitionne de poursuivre le type de réflexions que nous avons menées à l'académie avec ce rapport sur le burn out, par la mise en place d'un groupe de travail, j'espère à la rentrée, sur la santé des professionnels de santé. Ce travail, si mon souhait se concrétise, pourrait associer les différents ordres, également ceux des professionnels paramédicaux, car les médecins ne sont pas naturellement pas les seuls concernés dans le monde de la santé."
Propos recueillis par Caroline Cordier

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